- Les témoignages sur l'accompagnement dans les steppes, d'Hérodote aux Turco-Mongols
- Les quatre catégories d'accompagnants et l'idée de servir
- De la différence radicale entre sacrifice et accompagnement
- Comment la question des animaux confirme les idées précédentes
- Les raisons de l'accompagnement
- Conclusion et discussion (1) : l'interprétation des textes
- Conclusion et discussion (2) : comment le problème se pose en archéologie ?
Pour commencer, nous rappellerons brièvement ce que nous entendons par
"morts d'accompagnement" : ce sont des hommes et des femmes que l'on tue à
l'occasion du décès d'un personnage. Cette notion implique une asymétrie
fondamentale entre : d'une part, le sujet (ou le mort) principal ; d'autre
part, les morts qui accompagnent et qui sont tués intentionnellement parce
que le premier est mort (quelle qu'en soit la raison). Cette appellation
de "mort d'accompagnement" est une bonne appellation parce qu'elle est
suffisamment neutre. Elle est purement descriptive du phénomène. Le label
de "sacrifice" par lequel la quasi-totalité des historiens des religions,
des ethnologues et, à leur suite, des préhistoriens décrivent ce phénomène
constitue au contraire une interprétation. Nous allons montrer que cette
interprétation est - sauf en de très rares circonstances - erronée, et
même qu'elle véhicule un très grave contresens sur la signification de
l'accompagnement.
Pour faire cette démonstration, nous avons choisi de présenter quelques
données sur ce thème relativement aux steppes eurasiatiques, de l'Ukraine
à la Mongolie. Nous utiliserons des témoignages historiques ou
ethnographiques. Il y a plusieurs raisons à ce choix [ 2] :
- de tous les témoignages ethnographiques ou historiques sur le phénomène
de l'accompagnement, celui d'Hérodote est le plus ancien [3], le plus
célèbre, et il est parfaitement confirmé par l'archéologie ;
- les témoignages relatifs aux steppes sont particulièrement abondants, se
comptant par dizaines et émanant de sources fort différentes ;
- l'accompagnement dans les steppes a été bien étudié ; le rapprochement
entre le domaine scythe (sur lequel porte le témoignage d'Hérodote) et le
domaine turco-mongol est classique ;
- enfin, un chercheur au moins a dit explicitement que le phénomène de
l'accompagnement n'avait rien à voir avec la pratique sacrificielle.
retour au plan
Les témoignages sur l'accompagnement dans les steppes, d'Hérodote aux
Turco-Mongols
Voici donc ce qu'écrit Hérodote, vers le Ve siècle avant J.-C., à propos
des funérailles chez les Scythes royaux. Je le cite in extenso (ou
presque) pour que l'on voit bien la complexité du phénomène, complexité
que l'on ne prend jamais en compte dans les vues classiques, et toujours
assez simples, sur l'accompagnement. A la mort d'un roi, écrit Hérodote,
les Scythes creusent "une grande fosse carrée" et, après avoir
convenablement préparé le cadavre (éviscéré et bourré d'aromates), ils le
placent sur un chariot et lui font parcourir toutes les régions du
royaume. Lorsqu'ils reviennent de ce périple funèbre, ils le placent enfin
dans la fosse, puis :
« Dans l'espace laissé libre de la chambre, ils ensevelissent, après les
avoir étranglés, une des concubines du roi, son échanson, un cuisinier, un
palefrenier, un valet, un porteur de messages, des chevaux, une part
choisie de toutes ses autres appartenances, et des coupes d'or (point du
tout d'argent ni de cuivre) ; cela fait, tous travaillent à élever un
grand tertre, rivalisant avec zèle pour qu'il soit le plus grand possible.
Au bout d'un an, ils accomplissent cette nouvelle cérémonie : ils prennent
parmi les autres gens de la maison du roi les plus aptes à le bien servir
(ce sont des Scythes de naissance ; sont domestiques du roi ceux à qui
lui-même en donne l'ordre, les Scythes n'ont pas de domestiques achetés) ;
ils étranglent donc une cinquantaine de ces serviteurs, et cinquante
chevaux, les plus beaux : ils leur vident le ventre, le nettoient, le
remplissent de paille et le recousent. Ils fixent à deux pieux la moitié
d'une roue, tournée vers le bas, l'autre moitié de la roue à deux autres
pieux, et plantent en terre quantité de pieux portant ainsi des demi-roues
; ils font passer ensuite à travers les chevaux, en long et jusqu'au cou,
de grosses pièces de bois, et montent ces chevaux sur les roues ; celles
de devant soutiennent leurs épaules, celles de derrière supportent le
ventre auprès des cuisses ; les deux paires de pattes pendent sans toucher
terre. Ils mettent aux chevaux des rênes et des mors, tirent les rênes en
avant d'eux et les attachent à des piquets. Des cinquante jeunes gens
qu'on a étranglés, chacun est monté sur son cheval, voici comment : on
enfonce à travers chacun des corps, le long de l'épine dorsale, un morceau
de bois vertical allant jusqu'au cou ; de ce morceau de bois, une pointe
dépasse en bas ; on la fiche dans un trou que présente l'autre pièce de
bois qui traverse le cheval. Après avoir dressé ce genre de cavaliers en
cercle autour du tombeau, les Scythes se retirent
» (Hérodote Histoires IV,
71-72, traduction Ph.-E. Legrand).
On notera tout de suite que l'ensemble des accompagnants se répartissent
en deux sous-ensembles. Le premier est formé de ceux qui sont enterrés
sous le kourgane (ou tumulus, le "grand tertre" dont parle Hérodote) et
qui sont donc dans la tombe. Le second est composé de ceux qui forment une
sorte de manège immobile et macabre sur leurs chevaux empaillés : ils sont
dressés sur des perches, si ce n'est empalés, et restent en dehors du kourgane. Tout oppose ces deux groupes, et le lieu (dedans/dehors), et le
temps (au moment de l'enterrement du roi/après l'enterrement du roi).
Nous passerons rapidement sur le témoignage [ 4] de Jordanès qui écrit à
propos des funérailles d'Attila : " Afin de défendre tant de richesses de
la convoitise des hommes, ils massacrèrent les ouvriers employés aux
funérailles". Ainsi que sur celui de Marco Polo qui dit que lorsque les
Mongols vont enterrer leurs un de leurs Khans, " tous les gens qu'ils
rencontrent sur le chemin sont passés par le fil de l'épée par ceux qui
conduisent le corps". Cette pratique n'a d'autre raison que de préserver
le secret du lieu de l'inhumation car les Mongols, et avant eux quelques
autres peuples comme les Huns dont parle Jordanès, tenait secret le lieu
de la sépulture de leurs chefs pour éviter le pillage.
Mais de nombreux témoignages, et tous convergents, parlent de gens que
l'on tue pour d'autres raisons que purement utilitaires. Nous n'en
citerons que quelques-uns. Celui de l'historien arménien Kirakos de Ganjak
(1201-1272) est précieux parce qu'il a vécu sous le joug mongol. Après
avoir décrit la façon dont les Mongols plaçaient auprès du défunt ses
armes, des richesses et de l'or, il poursuit : " Dans le cas d'un homme
important, ils déposaient aussi auprès de lui dans la tombe certains de
leurs serviteurs et de leurs servantes parce que, disaient-ils, ils
pourraient continuer à le servir, tout comme ils déposaient un cheval,
parce que, disaient-ils encore, il y a des batailles acharnées là-bas" [ 5].
L'historien perse Juzjani (1193-1260) dit de même à propos des funérailles
de Batu qu'ils placèrent ses armes dans sa tombe, tous ses biens et
" quelques-unes de ses femmes, plusieurs de ses esclaves, mâles ou
femelles, et la personne qu'il chérissait par dessus tout" [ 6]. Ces idées
comme quoi un défunt se fait accompagner par les meilleurs de ses
serviteurs, les plus fidèles, ceux que l'on chérit le plus, sont communes.
A vrai dire cette fidélité ou cet amour conduisent à des accompagnants qui
sont volontaires. Les témoignages concernant cette dernière éventualité
sont, il est vrai, bien plus rares. Mais voici tout d'abord (nous en
verrons un autre ultérieurement) celui de Gmelin, voyageur et naturaliste
allemand du XVIIIe siècle, qui est intéressant à considérer parce qu'il
s'agit d'un homme de science et qu'il fait part du consentement des
victimes. Il concerne les Yakoutes, la plus septentrionale des populations
de langue turque émigrée dans la région la plus froide de la Sibérie où
ils maintiennent les traditions des steppes, en particulier la
domestication du cheval. Gmelin dit que lorsqu' " un des grands mourait, un
des domestiques qu'il aimait le plus se brûlait avec joie sur le bûcher
pour aller servir son maître dans l'autre vie" (mes italiques).
Parmi les témoignages médiévaux concernant les chefs mongols, il en est un
qui est unique. C'est celui de Rashid al-Din qui nous fournit cette
information : deux ans après la mort de Gengis Khan, lors des cérémonies
d'investissement de son successeur, on apprêta quarante filles jeunes et
belles, on les revêtit d'or et de broderies, puis on les expédia avec
quelques chevaux du meilleur choix dans l'autre monde, rejoindre les mânes
de Gengis Khan [ 7]. Le lieu et le mode de l'exécution ne sont pas connus
mais cette seconde cérémonie n'est pas sans rappeler le deuxième cercle
des cavaliers empaillés des Scythes royaux d'après Hérodote.
Voici encore, pour finir, le témoignage de Joinville, le célèbre
chroniqueur de la vie de Saint Louis, à propos des Comans [ 8], peuple turc
installé sur le bas Dniepr, sur la foi d'un ambassadeur français envoyé
auprès de ce peuple. Le récit ne manque pas de saveur, en raison de ces
étranges échanges entre le monde des vivants et celui des morts (rien
moins qu'un prêt monétaire et une lettre de recommandation) et témoigne au
surplus du sang-froid incroyable de l'accompagnateur, apparemment
parfaitement consentant :
« Il nous conta encore une grande merveille, qu'il vit tandis qu'il était
dans leur camp : c'est qu'un riche chevalier était mort, et on lui avait
fait une grande et large fosse en terre, et on l'avait assis et paré très
noblement sur une chaise : et on lui mit avec lui le meilleur cheval qu'il
eût et le meilleur sergent, tout vivant. Le sergent, avant qu'il fût mis
dans la fosse avec son seigneur, prit congé du roi des Commains et des
autres riches seigneurs ; et pendant qu'il prenait congé d'eux ils lui
mettaient dans son écharpe une grande foison d'or et d'argent et lui
disaient : "Quand je viendrai dans l'autre siècle, alors tu me rendras ce
que je te baille". Et il disait "Ainsi ferai-je bien volontiers".
Le grand roi des Commains lui bailla une lettre qui s'adressait à leur
premier roi, où il lui mandait que ce prud'homme avait très bien vécu et
qu'il l'avait très bien servi, et le priait qu'il le récompensât de ses
services. Quand ce fut fait ils le mirent dans la fosse avec son seigneur
et avec le cheval tout vivant ; et puis lancèrent sur l'ouverture de la
fosse des planches bien chevillées, et toute l'armée courut prendre des
pierres et de la terre ; et [ils élevèrent] une grande montagne
au-dessus d'eux » [ 9].
Les quatre catégories d'accompagnants et l'idée de servir
Quelles conclusions, maintenant, tirer de cette brève revue que nous avons
volontairement abrégée ? La première est que l'accompagnement est un
phénomène multiple et complexe. Les documents que nous avons cités font
état de plusieurs types d'exécution, pour des motifs différents. On peut,
en tout, distinguer quatre catégories de morts d'accompagnement, qui
correspondent à quatre finalités différentes.
En premier lieu, il y a les ouvriers : la raison de leur exécution est
utilitaire, consistant en un moyen radical de conserver le secret.
Deuxièmement, il y a ces serviteurs ou ces esclaves qui suivent le maître
dans la tombe, morts d'accompagnement au sens le plus strict.
Troisièmement, il convient de se demander si les quarante jeunes filles
dont parle Rashid al-Din appartiennent bien à la même catégorie que les
précédents. Envoyées, en effet, aux mânes de Gengis Khan deux ans après sa
mort, il y a très peu de chance qu'on ait rouvert le tombeau : le soin mis
pour en dissimuler la localisation est incompatible avec cette
éventualité. Ces jeunes filles rejoignent peut-être l'âme de Gengis Khan
quelque part dans l'autre monde (ainsi que le suggère le texte de Rashid
al-Din), mais leurs cadavres ne se joignent pas à son corps. A la
différence des précédents, elles n'accompagnent pas le défunt dans la
tombe : pas plus qu'on ne peut dire qu'elles l'accompagnent dans la mort
dans la mesure où l'on conçoit celle-ci comme un moment ou un passage. Ce
sont plutôt des offrandes post-mortem. Enfin, en quatrième lieu - ce dont
nous n'avons pas encore parlé -, il y a aussi des prisonniers que l'on
exécute à la mort d'un homme important. Cette dernière pratique est à
rapprocher de l'usage de dresser des pierres autour de la tombe, pierres
balbal qui représentent les ennemis que le défunt a tués au cours de sa
vie : leur fonction est commémorative, de même, pourrait-on dire, que la
mise à mort des prisonniers commémore le fait glorieux de leur capture
(nous ne savons malheureusement pas ce que l'on faisait de leurs
dépouilles).
Quatre catégories d'exécutés, donc, quatre catégories distinctes quant à
leur finalité, mais qui tendent à se rejoindre. On aura noté dans la
citation de Marco Polo que les gens qui se trouvaient sur le passage du
convoi funèbre étaient massacrés avec ces mots : "allez servir votre
Seigneur en l'autre monde". L'idée de servir le défunt s'ajoute alors aux
motifs premiers du massacre, ainsi que le montre bien Roux (1963 : 170) :
"Toute mort donnée au nom d'un défunt assure à celui-ci un serviteur".
Nous suivrons encore cet auteur dans son analyse de la coutume du balbal
qui "trouve sa raison d'être dans la croyance selon laquelle les victimes
d'un meurtre sont dans l'au-delà au service de leurs meurtriers ou de ceux
au nom duquel le meurtre a été commis" (ibid. : 104). On voit donc comment
les prisonniers exécutés pourraient, tout comme le cheval favori, comme
les serviteurs les plus fidèles ou la concubine bien aimée, être tenus
pour des morts qui accompagnent le défunt en ce sens où la raison générale
de ces tueries semble se ramener à une seule et unique : fournir au défunt
des gens à son service.
De la différence radicale entre sacrifice et accompagnement
Les faits que nous décrivons ont été trop souvent rangés sans autre forme
de procès sous le label de "sacrifice". Cette appellation n'est pas
indifférente. Il ne s'agit pas là d'une question oiseuse de terminologie.
Qualifier ces pratiques de "sacrificielles" et les placer d'emblée sous un
jour religieux conduit très directement à réduire leur caractère
d'étrangeté. Les rites et les croyances passent pour aussi variables que
les goûts et les couleurs ; tout au plus témoignent-ils de la bizarrerie
de l'esprit humain et l'on concède volontiers qu'il est vain de leur
chercher une explication trop rationnelle. A voir dans ces morts
d'accompagnement autant de "sacrifices" fait que l'on s'étonne moins à
leur propos. Cela contribue également à abandonner tout point de vue
sociologique. Car, enfin, ce sont des hommes et des femmes qui sont tués
pour accompagner un défunt et il faut bien qu'ils aient été choisis pour
quelque raison. Il existe très certainement un rapport social déterminé
entre ce défunt et ses accompagnateurs. Il convient de s'interroger sur ce
rapport social. Et l'on sait qu'une insistance trop grande sur la
dimension religieuse conduit souvent à négliger la dimension sociologique.
Or, les faits que nous examinons ne sont pas par essence de nature
religieuse. C'est un premier point que nous voulons établir. Remarquons
déjà qu'aucun des textes historiques dont nous avons fait état jusqu'ici
ne parle de "sacrifice" à propos des pratiques d'accompagnement. Cette
remarque vaut tant pour les observateurs anciens (Hérodote) que récents
(le père Huc [ 10]), tant pour les observateurs chrétiens que musulmans.
Cela n'en rend que plus surprenant la constance des spécialistes des
sciences humaines, ethnologues ou orientalistes, hellénistes [ 11] ou
sinologues, à qualifier la pratique de l'accompagnement comme un
sacrifice. Au sein de cet accord implicite, les spécialistes des Turco-Mongols font figure d'exception : la qualité des données sur
lesquelles ils s'appuient, jointe à celle de leur réflexion, les a
conduits à récuser le label fallacieux de sacrifice. C'est aussi pourquoi
la mise au point critique à laquelle nous allons procéder maintenant [ 12]
suit très directement l'exposé des faits relatifs au monde des steppes.
Pour commencer par le commencement, il convient de définir ce qu'est un
sacrifice. Il est notoire que le mot a deux sens en français. Au sens
courant et populaire, il indique un renoncement ou une privation
volontaire, à quelque fin que ce soit. C'est en ce sens qu'un général
"sacrifie" une partie de ses troupes pour sauver l'autre, ou encore qu'une
mère dit qu'elle s'est "sacrifiée" pour son fils. Ce n'est évidemment pas
ce sens qui est retenu par les historiens des religions ou par les autres
spécialistes des sciences sociales. Le second sens est strictement
religieux et est défini précisément. Il faut d'ailleurs saluer le fait,
rare dans nos disciplines, que la définition des dictionnaires s'accorde
avec celle des spécialistes. Pour le Robert, le sacrifice est une
" offrande rituelle à la divinité, caractérisée par la destruction
(immolation réelle ou symbolique, holocauste) ou l'abandon volontaire de
la chose offerte". Hubert et Mauss, dont l'Essai sur le sacrifice (1899)
continue à juste titre à faire référence, définissent pareillement le
sacrifice par sa structure ternaire composée de : un sacrifiant (celui qui
offre le sacrifice), la chose sacrifiée et le destinataire (divinité ou
esprit) auquel est destiné le sacrifice. Le fait que la chose soit
détruite (que l'animal soit tué si c'est un animal) caractérise le
sacrifice et le différencie d'une simple offrande : mais l'idée d'offrande
est essentielle dans les deux cas. Il n'est pas de sacrifice qui ne soit
offert, en principe à une puissance surnaturelle. Il y faut un tiers, en
plus du sacrifiant et du sacrifié. Tout sacrifice suppose une translation,
celle qui fait passer le sacrifié des mains du sacrifiant vers le
destinataire du sacrifice. Or, c'est ce qui manque dans le phénomène de
l'accompagnement. Le roi scythe emporte avec lui son échanson, son
palefrenier, sa concubine dans la tombe : ils étaient à lui (dans une
sorte d'appartenance) durant sa vie, et le seront encore après sa mort. Ce
qui était à lui reste à lui. C'est le contraire d'un transfert, le
contraire d'une offrande : c'est plutôt le fait égoïste de celui qui
dispose de gens et veut les garder auprès de lui de toute éternité. On ne
sent pas non plus de structure ternaire : imaginer que ces gens sont
emportés pour être offerts à quelque dieu de l'Hadès procède d'une
surinterprétation que rien dans les données ne vient étayer. Ce que l'on
voit au contraire, et de façon tout à fait nette, est la continuation, la
perpétuation d'un rapport duel et immuable : le rapport entre maître et
serviteur qui existait pendant la vie se poursuit inchangé dans la mort.
C'est ce qu'a très bien vu un auteur comme Roux à propos des mises à mort
de chevaux dans le monde turco-mongol : ces immolations funéraires ne sont
pas des sacrifices, écrit-il [ 13], elles sont " à l'opposé du sacrifice"
dans la mesure où le possesseur des chevaux les emporte avec lui dans
l'autre monde. Il n'y a pas renonciation.
Maintenant, il s'agit de moduler. Tous les gens tués aux obsèques ne sont
pas des sacrifiés pour cette seule raison qu'ils ont été tués dans ces
circonstances, mais certains le sont peut-être, pour des raisons qu'il
convient de préciser. Nos premières données sur le monde des steppes ont
montré que ces pratiques funéraires étaient complexes. A coup sûr, les
gens (serviteurs, esclaves, concubines) dont le maître disposait et qu'il
emmène avec lui ne sont pas des sacrifiés : ce sont des morts
d'accompagnement par excellence, jouant le même rôle après la mort que
dans la vie. Les ouvriers qui ont travaillé au tombeau et qui sont
exécutés, tout comme les passants rencontrés par le cortège funèbre, ne
sont pas strictement parlant des morts d'accompagnement, mais ils sont
encore moins des sacrifiés. Il y manque visiblement la motivation
religieuse. Quant aux prisonniers exécutés lors des funérailles d'un
grand, il convient de se garder d'en donner une interprétation trop
rapide. Les sources qui mentionnent le fait sont peu prolixes sur le
contexte religieux de ces exécutions et tout aussi peu sur leur contexte
social : de qui étaient-ils les prisonniers, du défunt ou d'un autre qui
les offrirait au défunt ? Il existe une fâcheuse tendance à parler de
"sacrifice humain" à propos de tout prisonnier exécuté dès lors que cette
exécution prend place au sein d'une société d'allure archaïque. On croit
communément que ces sociétés baignent littéralement dans une atmosphère
religieuse qui en colorerait toutes les actions et les expliquerait. C'est
là une vieille idée héritée des historiens idéalistes allemands du XIXe
siècle et qui se continue pendant un temps au sein de l'école française de
sociologie et chez les historiens du droit. Elle est bien fausse. Les
Iroquois torturent leurs prisonniers mais cela n'a rien d'un sacrifice. Un
peu partout, on pratique la vendetta et cela n'a rien de religieux. La
guerre primitive a ses rituels, tout comme la plupart des guerres
d'ailleurs, mais elle n'est pas en elle-même religieuse. Le sacrifice
systématique des prisonniers tel qu'il fut pratiqué par les Aztèques reste
une rareté. Les sources antiques mentionnent que les Romains égorgeaient
leurs prisonniers par milliers et personne ne songe à parler de
"sacrifice" à ce propos. Aussi bien convient-il d'éviter de le faire si
aucun indice sérieux ne vient montrer que tel était bien le cas.
Comment la question des animaux confirme les idées précédentes
S'il est une question susceptible de nous faire progresser dans notre
tentative de partage entre sacrifice et non-sacrifice, c'est bien celle
des animaux. Nous savons en effet à quoi ressemble un sacrifice dans les
steppes, tandis que nous restons incertains des formes que peut prendre un
éventuel sacrifice humain dans ce même monde.
Les documents historiques relatifs aux Turco-Mongols mentionnent tous la
dépose de chevaux dans les tombes. Rien, là, de surprenant : c'était déjà
le cas chez les Scythes. Mais cela permet de situer le phénomène dans une
perspective plus vaste. La mise à mort des chevaux du défunt, au moins de
quelques-uns provenant de son troupeau, sans doute toujours ses chevaux
favoris, est attestée d'un bout à l'autre des steppes. La pratique est
ancienne puisqu'elle remonte au moins à l'Antiquité du côté des Scythes de
l'Ukraine ou des tombes de Pazyryk dans l'Altaï. Le fait mérite d'être
noté pour sa fréquence et sa régularité : en Europe occidentale, au
contraire, le dépôt de chevaux dans la tombe reste une rareté
archéologique. Au surplus, ce qui vaut pour cette large bande qui court
depuis l'Europe orientale jusqu'à la Chine vaut aussi pour l'Eurasie
septentrionale, pour la Sibérie, bien documentée ethnographiquement. Il
est vrai que là-bas ce ne sont pas des chevaux (sauf exception), mais
d'autres animaux domestiques et familiers. Le grand spécialiste que fut
Uno Harva (1959 : 225) écrit : "Les peuples cavaliers de l'Asie centrale
ont donné au défunt, jusque tout récemment, son cheval avec bride et
selle, coutume que les Yakoutes ont introduite dans leur résidence
actuelle. Quant à la culture septentrionale, sa caractéristique est la
chasse, ainsi que l'attestent les nombreux accessoires remis au défunt
pour son usage. Partout où le renne a été domestiqué et utilisé comme bête
de selle, comme chez les différentes tribus toungouses, il a accompagné le
défunt dans l'autre monde. Chez les Golds [dans le Sud-Est sibérien, sur
l'Amour], le mort n'emportait que son chien, qui était presque l'unique
animal domestique dans bien des contrées". Voilà énoncées les trois
espèces animales qui risquent de suivre un homme dans sa tombe : cheval,
chien et renne. Qu'ont-elles donc de commun entre elles et avec l'espèce
humaine pour que toutes puissent jouer un rôle semblable dans
l'accompagnement dans la mort ? Il se trouve que nos renseignements sur les
animaux sont plus fournis que ceux sur les humains et cela est de nature à
nous faire avancer dans la compréhension du phénomène de l'accompagnement,
dans la mesure où il concerne à la fois les animaux et les humains.
C'est tout particulièrement le cas en ce qui concerne le sacrifice, tant
en Asie centrale qu'en Sibérie. Documents historiques et documents
ethnographiques s'accordent pour décrire un mode sacrificiel similaire :
qu'il s'agisse du cheval, animal de sacrifice par excellence dans les
steppes (et conservé à ce titre par les Yakoutes après leur migration en
Sibérie), ou du chien, animal de sacrifice occasionnel chez les
Turco-Mongols [ 14] mais plus régulier chez certains Paléo-Asiates [ 15],
l'animal est dépouillé de sa peau, à laquelle adhèrent encore la tête et
les pattes, et cette dépouille est tendue sur un long mât incliné comme si
l'animal partait vers le ciel où sont censés résider les esprits auxquels
il a été sacrifié. Relevons tout de suite que cette mascarade évoque assez
la description par Hérodote des chevaux empaillés ajustés sur des perches.
Pour en revenir aux Mongols, les différents témoignages historiques
concordent pour parler de chevaux que l'on fait courir jusqu'à épuisement
autour de la tombe : une fois mis à mort, ils seront dressés sur des
perches (Boyle 1965 : 147). Guillaume de Rubruquis, missionnaire d'origine
flamande envoyé par Saint Louis auprès du grand khan, parle de seize
chevaux ; au siècle suivant, Ibn Battûta parle de quatre chevaux. Voici
maintenant le témoignage, sensiblement plus ancien puisqu'il date du Xe
siècle, d'Ibn Fadlan à propos des Turcs Oghouz qui ravagent la steppe
russe à cette époque :
Lorsque quelqu'un meurt ... ils font une grande fosse ... mettent tout ce
qui lui appartenait. Puis ils se saisissent de ses chevaux, ils en tuent
une centaine ou deux cents selon leur quantité. Ils en mangent la chair
mais pas la tête, ni les pattes, ni la peau, ni la queue qu'ils suspendent
sur un mât. Et ils disent : « Ce sont les montures qu'il chevauchera
jusqu'au Paradis». Et s'il a tué un homme et a été brave pendant sa vie,
ils sculptent des images de bois au nombre de ceux qu'il a tués et les
placent sur sa tombe, disant : « Ceux-ci sont ses esclaves qui le serviront
au Paradis » (d'après Boyle ibid. : 149-150).
Ce petit texte, parfaitement explicite, suffira à rappeler que les chevaux
sacrifiés font l'objet d'un festin. Il en va de même sous toutes les
latitudes : la pratique courante est de n'envoyer aux esprits ou aux dieux
que l'animal en esprit ou de ne leur laisser que ses parties non
consommables ; pour le reste, l'animal est cuisiné et mangé par les
hommes. Il ne saurait en être de même pour les chevaux mis dans la tombe :
ils le sont tout entiers, d'après ce que disent les informateurs et ce que
l'archéologie confirme. Ces données montrent que l'affaire est assurément
plus complexe qu'elle n'était apparue tout d'abord : de même qu'il y a
plusieurs catégories d'humains exécutés, il y a plusieurs catégories de
chevaux. C'est ce que dit bien Plan Carpin : " Une jument avec son poulain
est enterrée en même temps que lui [le mort] et aussi un cheval avec son
mors et sa selle. Mais ils mangent un autre cheval et emplissent sa peau
avec de la paille et la mettent sur deux ou quatre mâts [...] Et les os du
cheval qu'ils mangent sont brûlés pour le bien de son âme" [ 16]. Un cheval
enterré et un autre mangé ; au surplus, que les os de cet autre soient
brûlés fait que l'on ne risque pas de le confondre avec le premier. Il est
temps d'en tirer la conclusion qui s'impose.
Les bêtes du défunt sont partagées en deux lots. Les chevaux du premier
lot rejoignent intacts la sépulture du défunt. Ceux du second sont au
contraire dépecés ; leur peau est suspendue sur des perches au voisinage
immédiat de la tombe mais pas dans la tombe ; leur chair, enfin, est
consommée. Il ne fait aucun doute que les chevaux de ce second ensemble
sont sacrifiés parce que tout correspond à la description du sacrifice non
seulement dans le monde des steppes, mais encore en Sibérie ou au Caucase.
Nous ne savons pas à quelle divinité sont destinés ces chevaux [ 17]. Mais
au moins le défunt, leur ancien propriétaire, s'en trouve dépossédé.
L'animal, figuré par sa peau à laquelle restent attachées la tête et les
pattes, est clairement orienté vers le ciel : cette image est
symboliquement très claire. Les choses ne sont pas moins claires au niveau
matériel : ces chevaux qui sont sacrifiés sont, comme presque partout
ailleurs, consommés par tous les participants au sein d'un repas
sacrificiel. La bête passe symboliquement vers une puissance surnaturelle,
et passe pour sa partie consommable vers la communauté des vivants. Double
mouvement, donc, double offrande : à l'adresse des puissances célestes et
à l'adresse de la communauté des hommes. C'est tout le contraire des
animaux enfouis dans la tombe qui restent entiers, à disposition du mort.
Cette opposition a été bien mise en évidence par plusieurs spécialistes du
monde turco-mongol [ 18]. Insistons pour que l'on ne confonde pas les deux
lots dont on voit combien il serait abusif d'en parler indistinctement
comme des "sacrifices" ou des "offrandes". Le premier lot est conservé par
le défunt et nous maintenons qu'il est tout à fait incongru d'en parler
comme d'un sacrifice. Le second est par nature destiné à être offert et il
s'agit bien d'un sacrifice. La différence n'est pas seulement entre une
pratique dans laquelle nous ne voyons rien de religieux et une autre qui
l'est visiblement. Elle est aussi sociale. Les chevaux emportés dans la
tombe procèdent d'un mouvement qui est à la fois égoïste et prestigieux,
prestigieux parce qu'il y a du panache à détruire tant de biens précieux.
Les chevaux offerts en sacrifice aux dieux le sont aussi aux hommes qui
festoient aux dépens du défunt : il procède d'une donation. Le premier lot
s'inscrit dans ce que nous avons appelé [ 19] une politique de dépôt (les
survivants déposant dans la tombe les biens du mort), le second
s'inscrivant dans une politique de distribution (les survivants
distribuant les biens du mort aux invités de la fête funéraire).
On peut, pour finir, revenir sur le témoignage d'Hérodote que nous avons
déjà longuement commenté. On en voit la difficulté. Rien dans la manière
de mettre à mort (partout par strangulation) ne vient différencier de
façon évidente le cercle des proches déposés dans la tombe et le cercle
des cavaliers empaillés. Aucun indice ne montre que les uns seraient
offerts tandis que les autres ne le seraient pas. Ni que les uns seraient
mangés et pas les autres. Mais ce que nous n'avons pas pour les humains,
nous l'avons pour les chevaux, au moins implicitement : ces chevaux, avant
d'être empaillés, ont dû être consommés. Pour les funérailles des gens de
condition plus modeste que le roi, Hérodote parle d'ailleurs de ce repas
funéraire (Histoires IV, 73). On en trouve d'ailleurs des traces
archéologiques dans le cas (cas privilégié parce que le second tumulus a
préservé les restes du repas autour du premier) du kourgane de Tolstaïa
Moguila : à l'intérieur du fossé primitif, on a retrouvé, outre les
tessons d'innombrables amphores, "les restes de trente-cinq chevaux,
quatorze sangliers et deux cerfs" (Schiltz 1994 : 428). Et puis toute la
structure matérielle, parfaitement décrite par Hérodote, à la fois
l'opposition entre le cercle intime des serviteurs dans la tombe et le
cercle plus lointain des cavaliers, la succession chronologique entre les
deux événements, la disposition des cavaliers et des chevaux sur les
perches, tout est congruent avec les descriptions des funérailles dans les
steppes dans les temps plus récents. S'il est donc exclu que les gens
déposés dans la tombe soient des sacrifiés, la question - que nous
reprendrons in fine - se pose pour les cavaliers.
Les raisons de l'accompagnement
Aussitôt qu'il est question de mort, l'académie a tendance à invoquer la
religion. Cette tendance est déjà clairement visible dans l'habitude de
traiter des pratiques funéraires dans le cadre de l'histoire des religions
ou, dans un exposé relatif à une culture ou à une période historique, sous
la rubrique "religion". Elle se manifeste également dans le vocabulaire
traditionnellement employé, tel celui d'"offrande" ou de "sacrifice", ce
dont nous venons de faire la critique. Mais elle se manifeste d'une façon
peut-être encore plus insidieuse et persistante dans cette idée que les
croyances religieuses expliqueraient, et expliqueraient seules, les
pratiques funéraires. La forme la plus courante de cette idée préconçue
réside dans le lien que l'on croit voir entre dépôt funéraire et croyance
dans l'au-delà. Elle s'exprime au moyen d'un raisonnement qui est à peu
près le suivant : c'est parce que les gens croient en une vie outre-tombe
qu'ils placent auprès du défunt tout ce qui pourrait lui être utile dans
l'autre monde. La coutume du dépôt funéraire (le fait de déposer des biens
dans la tombe) ou celle du mort d'accompagnement (le fait de déposer des
gens dans la tombe) s'expliquerait ainsi par une croyance propre que l'on
peut résumer en trois points : premièrement, il y a une vie après la mort
; deuxièmement, la vie dans l'au-delà est à l'image de celle d'ici-bas (ou
encore : la société des morts reproduit celle des vivants) ; pour ne pas
être dépourvu, le défunt doit donc emporter là-bas un certain nombre de
ses biens (et de ses gens, s'il a l'habitude de se faire servir). La
raison très générale des dépôts - et des morts d'accompagnement - serait
donc la croyance religieuse. Cette manière de voir rencontre trois séries
d'objections.
La première concerne les faits : les peuples qui placent des objets dans
les tombes sont loin d'avoir tous une conception claire d'une vie
outre-tombe organisée à l'image de celle d'ici-bas. Le raisonnement
incriminé s'appuie en effet sur un certain nombre de faits connus, qui,
s'ils ne sont pas rares, n'en sont pas pour autant universels. Ceux qui
les tiennent invoqueront l'Egypte ancienne, sans doute le premier exemple
qui vienne à l'esprit sur ce genre de sujet. Ils pourront aussi citer la
Chine, une grande partie de l'Asie du Sud-Est, et encore le monde des
steppes. Dans toutes ces aires culturelles, ils trouveront sans difficulté
des indices d'une croyance en une vie outre-tombe organisée comme celle
d'ici-bas. Nous avons noté un tel indice à propos des Turco-Mongols : le
guerrier défunt emporte avec lui son cheval parce qu'il en aura besoin
dans l'au-delà qui retentit de furieux combats. Mais ce qui vaut pour
l'Eurasie ne vaut pas forcément pour les mondes plus lointains. Voici par
exemple le cas des Aborigènes australiens. En dépit d'un questionnement
intensif sur leurs éventuelles croyances à la survie de l'âme, sur leur
conception de l'au-delà ou sur l'eschatologie, on n'a jamais réussi à
dégager une représentation non ambiguë de la vie post-mortem qui serait
propre à l'ensemble australien. Sans doute parle-t-on, ici ou là, d'une
île des morts ou d'une lointaine contrée où ils se retrouveraient. Mais on
n'y voit pas que les morts mèneraient dans leur pays une vie semblable à
celle des vivants, chassant, se mariant, accomplissant des cérémonies. Ces
croyances restent floues et diffèrent d'une tribu à l'autre. Qui plus est,
elles diffèrent grandement au sein d'une même tribu selon l'ethnographe
qui les rapporte. On a nettement l'impression que l'on n'a pas affaire là
à une représentation religieuse importante, organisée et qui ferait
l'objet d'un dogme. On sent même que ces bribes de croyances pourraient
avoir été inventées par les Aborigènes pour tenter de répondre aux
questions dont les Européens qui les étudient, missionnaires ou
anthropologues préoccupés des questions religieuses, les pressent. En
revanche, il est un type de représentation qui est maintenant bien connu
des australianistes et qui doit être considéré comme une croyance à la
fois importante et organisée parce qu'elle fait système avec l'ensemble de
ce que l'on sait des religions australiennes. Mais, on va le voir, elle
est tout à fait incompatible avec l'idée d'une vie post-mortem organisée
comme la vie pre-mortem. Je veux parler de la croyance dans un type
d'esprit que l'on rend généralement par l'expression "esprit-enfant" [ 20].
Il est ce qui fait qu'un individu vit, qu'il est animé et est ce qu'il
est. Il provient d'un site sacré appartenant au clan ou à la tribu, d'un
site qui grouille d'esprits-enfants. Lorsque l'un d'eux s'introduit dans
le vagin d'une femme, elle conçoit et un être humain naît. Lorsqu'il
meurt, l'esprit-enfant retourne dans le site mais perd là-bas toute
individualité propre. C'est là une conception que l'on pourrait comparer
sur un plan formel à la conception hindoue selon laquelle chaque âme est
comme une parcelle de feu qui vient d'un grand feu unique et y retourne.
Le monde d'après la mort (qui est en même temps celui d'avant la vie)
n'est dans ces conditions en aucune façon parallèle à celui de la vie :
c'est celui de l'indistinction, de la non-individuation. Il est donc
absurde, au terme de cette conception, que le défunt emporte avec lui ses
outils ou ses armes parce qu'ils pourraient lui servir après la mort.
Pourtant, c'est une coutume très générale en Australie de déposer près du
cadavre ou de brûler avec lui tous les biens, boomerang, propulseur ou
lances, du défunt [ 21]. Pour réfuter une idée qui se veut générale, la
logique enseigne qu'un seul contre-exemple suffit. Celui que nous venons
d'évoquer suffira donc.
En second lieu, les raisons invoquées par les peuples qui déposent des
objets dans les tombes ou les brûlent avec le défunt sont très différentes
de celles que suppose le raisonnement de ceux qui croient que les
croyances expliquent les pratiques funéraires. Voici d'abord le cas des
Pomo, petite tribu indienne de Californie qui, traditionnellement, brûlait
avec le défunt sa maison, ses armes, ses outils et une grande partie de sa
fortune, laquelle se présente dans cette région sous forme de rouleaux de
coquilles taillées, un peu comme la monnaie de coquillage bien connue
d'Océanie. On nous dit même qu'en ce qui concernait les gens riches, on
pouvait brûler jusqu'à la moitié de leur fortune. Or, ces mêmes Indiens
dénient explicitement l'idée que le défunt pourrait les utiliser dans
l'autre monde : "La raison de l'incinération des biens du mort n'était pas
qu'il pourrait en user au royaume des ombres, mais que ces biens
pourraient être souillés par les apparitions du fantôme [ghosty
visitations]" (Loeb 1926 : 291). Il est intéressant également de
considérer les raisons invoquées par les Bella Coola, tribu indienne de la
Colombie Britannique, proche de la côte Pacifique, pour justifier leur
pratique de détruire les biens personnels du défunt. C'est "l'indécence"
qui apparaît comme la raison principale, "l'indécence" qu'il y aurait pour
les survivants à utiliser les biens du défunt, "l'extrême indécence" qu'il
y aurait à consommer la nourriture qu'il avait préparée (McIlwraith 1948 I
: 452, 454). S'il arrivait que quelqu'un le fasse, le fantôme du défunt se
vengerait en envoyant des maladies (ibid.). On le voit, il n'y a rien de
bien religieux dans ces motivations : il s'agit plutôt de bienséance et si
l'on voit une règle, elle est de l'ordre de celles qui régissent la vie en
société, il ne s'agit ni de tabou ni d'interdit religieux. On respecte la
vie privée de l'autre, sa personne et ses propriétés, après la mort comme
on l'a fait pendant sa vie ; et si celui-ci a à souffrir de quelque
manquement à son égard, il est censé se venger - action aussi peu
religieuse que possible - comme il aurait fait du temps de son vivant.
Voici maintenant trois exemples africains. Le premier nous semble
remarquable parce qu'il est documenté par des observateurs qui,
précisément, partageaient le point de vue que nous critiquons. Mais la
finesse de leur observation et leur honnêteté les conduisent à penser
autrement. Il s'agit de Smith et Dale qui, au début des années vingt,
fournissent une monographie classique des Ila ou BaIla (ba- étant dans la
plupart des langues bantoues le préfixe pour le pluriel), population de
Zambie (ancienne Rhodésie du Nord). Comment, s'écrient-ils, comprendre que
ces gens qui ne croient pas en une survie de l'âme ni à un monde d'après
la mort placent dans la tombe, auprès du défunt, tant de biens ? Au
surplus, celui-ci, au moins lorsque c'est un chef important, a voulu
qu'une part importante de son troupeau (jusqu'à cent têtes) soit réservée
pour ses funérailles, abattue à ce moment et distribuée lors d'un festin
funéraire auquel seront invités des centaines de personnes provenant des
villages alentours. Smith et Dale s'indignent presque du faste de ces
funérailles qu'ils taxent "d'irrationnel" en l'absence d'une croyance en
l'autre monde. Mais le résultat de leur enquête est particulièrement
intéressant :
« Si on demande à un Mwila [singulier de BaIla]
pourquoi ils tuent le bétail [lors des funérailles], il répondra
que c'est pour nourrir ceux qui sont en deuil et pour les réconforter.
Nous avons entendu des hommes nier avec véhémence que les choses enterrées
avec le cadavre puissent être emportées par le fantôme du mort ; ils
disent que la raison de les enterrer est qu'elles sont la propriété du
défunt et que si elles ne l'étaient pas, son fantôme serait très en colère
et viendrait causer du tort aux vivants. Quand nous les avons questionnés
à propos de cette coutume de tuer des esclaves [lors des funérailles],
ils nous ont répondu que ce n'était pas pour fournir au défunt une suite
mais seulement pour montrer leur affliction. Quant au fait que les veuves
se jettent elles-mêmes dans la tombe, que nous comprenions comme le
résultat de leur désir de ne pas être séparées de leur mari, ils
demandèrent si nous n'avions jamais entendu parler de gens qui se
suicident de chagrin dans notre propre pays [...] Nous aurions dit
que lorsqu'un enfant était enterré [vivant] avec sa mère, c'était
parce qu'elle voulait le garder dans le monde des esprits, mais ce n'est
pas ainsi qu'ils voient les choses : l'enfant est enterré simplement en
raison de l'impossibilité de l'élever artificiellement et parce que les
femmes ne vont pas allaiter d'autres enfants que les leurs
» (Smith et Dale
1920 II : 117-118).
Texte remarquable, à plus d'un titre. D'abord, par cette dénégation,
analogue à celle des Pomo, comme quoi les biens (ou les esclaves) déposés
avec le mort pourraient lui être utiles. Ensuite, par l'affirmation non
ambiguë du thème de la propriété ou de la possession : les biens du mort
lui appartiennent, fait-on valoir, et c'est pourquoi on les lui laisse.
Remarquons que l'intervention du fantôme relativement à ses biens, qu'une
anthropologie trop soucieuse de représentations religieuses situerait du
côté des croyances, s'explique par un attachement très prosaïque aux biens
de cette terre : c'est encore le thème de la propriété qui constitue le
motif de son action. Les raisons invoquées pour les mises à mort (des
esclaves, de la veuve, du petit enfant) sont peut-être moins nettes. Les
BaIla sont sous administration britannique à l'époque de l'enquête et les
enquêteurs en sont les représentants officiels : l'un est missionnaire,
l'autre, administrateur colonial. Aucun des indigènes ne va se vanter de
ce qu'il possède des esclaves et encore moins de ce qu'ils peuvent être
tués. Gageons donc que ces raisons affichées (nous en verrons d'autres
dans la suite de ce travail) sont passablement édulcorées. Néanmoins, on
n'aura pas manqué de noter qu'aucune raison religieuse de ces mises à mort
n'est avancée.
Notre second exemple africain est celui des BaThonga, peuple bantou de
Mozambique, d'après Junod (1936 I : 133-136, pour le mobilier funéraire),
vieux classique de l'ethnologie africaniste. On fera le contraste avec le
cas précédent. Ici nul dépôt impressionnant dans les tombes. La raison
exclusive pour laisser les biens avec le défunt est l'impureté de ces
biens, souillés par la mort. Mais les survivants s'efforcent au maximum de
récupérer les biens du défunt en les purifiant : tout ce qui peut être
purifié l'est et il n'y a guère que les vieux ustensiles qui soient
laissés avec le cadavre. On aurait tendance à dire : seulement ce qui est
irrécupérable. Les BaThonga ont d'ailleurs une expression à ce propos que
Junod rend par filth en anglais, littéralement "ordure, immondices" - et
dont le sens est un peu édulcoré, en "souillure", dans la traduction
française. Les survivants ne laissent au mort que ses déchets ou ses
déjections. On le voit suffisamment : la logique qui préside au partage
des biens entre le défunt et les héritiers n'a strictement rien à voir
avec celle que supposaient ceux qui pensent que les biens ne sont laissés
au défunt que pour être utilisés par lui dans l'autre monde. Cette idée
n'apparaît même pas. Voici enfin l'exemple des BaKongo, sur l'embouchure
du Congo, pour lesquels nous disposons d'observations dispersées mais
abondantes et qui s'échelonnent sur des siècles, depuis que les Portugais
ont pris pied chez eux en 1482. A nouveau chez ce peuple, autrefois
organisé en un royaume puissant, on retrouve des dépôts somptuaires : des
biens en quantité, des vêtements, des nattes, etc., placés dans la tombe
et des esclaves enterrés vivants avec le défunt. La raison en est bien
dégagée par Laman (1953-1968 II : 92-93) qui fournit une de nos meilleures
descriptions des pratiques funéraires chez les BaKongo : "Tout cela est
fait pour que chacun sache, même au royaume des morts, combien riche était
le défunt. Une des raisons pour lesquelles on envoie des esclaves
accompagner le défunt dans sa tombe est qu'ainsi il voudra moins
intensément ceux qui survivent, et on espère par ce moyen éviter qu'il
vienne les chercher". Le motif d'ostentation est très clair, si ce n'est
des motivations plus basses : envie et jalousie, attachement à sa
propriété.
Pour finir, et ce sera le troisième et dernier volet de notre critique,
l'idée que nous incriminons pèche encore par un certain défaut de logique.
Elle fait comme si la religion pouvait tout expliquer de ces dépôts
funéraires. Or, la représentation, dont nous admettons qu'elle est
religieuse, d'un monde post-mortem organisé à l'image du monde des vivants
explique seulement que les morts aient les mêmes besoins que les vivants.
Elle rend compte de ce qu'il y ait là-bas des lits, des chevaux, des mets,
des coupes, des festins ou des guerres. Mais que le défunt emporte avec
lui du mobilier ou des serviteurs, cela ne répond à aucune motivation
religieuse : il ne s'agit que de son confort. S'il emporte des gardes,
c'est pour sa sécurité ; les insignes de son rang, c'est pour son honneur
; de la richesse, c'est parce que la richesse est en elle-même désirable.
Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir n'importe quel manuel
d'archéologie : les fournitures déposées dans les tombes, biens de luxe ou
objets plus modestes, sont les biens de la vie quotidienne. Ou alors, ils
n'en diffèrent que par quelque menu détail : redorés pour la circonstance
ou fabriqués à neuf, ils le seront encore sur le modèle des biens de la
vie quotidienne. Le monde des morts ressemble à celui des vivants et s'il
faut là-bas accumuler la richesse ou les marques de son honorabilité
sociale, c'est pour les mêmes raisons que dans la vie ici-bas. Pour
expliquer la présence de richesses dans les tombes, la représentation
religieuse ne suffit jamais : il y faut en plus un motif bien banal et
tout à fait laïque, une motivation sociale, le désir très prosaïque de
posséder et de conserver ses possessions au-delà du décès.
En conclusion, la croyance en un monde post-mortem organisé sur le modèle
de celui-ci n'est une condition ni nécessaire ni suffisante pour que le
défunt se fasse accompagner de biens ou de serviteurs. Elle n'est pas
nécessaire puisque l'on voit des cultures dans lesquelles cette croyance
fait défaut alors que la pratique du dépôt funéraire est attestée. Elle
n'est pas suffisante parce que l'on ne voit pas comment des
représentations religieuses en elles-mêmes pourraient justifier
l'accumulation de richesse dans certaines tombes ou les hécatombes que la
mort des rois ou des grands suscite. Les raisons générales de ces
phénomènes apparaissent bien plus simples et plus humaines : lorsque ces
hécatombes ou ces dépôts sont ostentatoires, ils représentent une
manifestation de la puissance ou de la grandeur du défunt ; autrement, ces
pratiques renvoient banalement à l'idée que l'homme est attaché à ses
propriétés et entend les conserver. Il est vrai que cette conservation
prend souvent la forme d'une destruction. Mais qui n'a expérimenté ce
sombre désir de détruire ce que l'on avait de plus cher plutôt que
d'imaginer qu'un autre que soi puisse en jouir ?
Conclusion et discussion (1) : l'interprétation des textes
Nous avons vu pourquoi les morts d'accompagnement typiques, ceux que l'on
rencontre à foison dans nos sources ethno-historiques et qui forment les
plus gros bataillons des victimes de la pratique de l'accompagnement,
n'étaient pas des sacrifiés. Ni le contexte général de leur mise à mort,
ni les raisons qu'on y voit n'impose cette interprétation. Bien au
contraire, tout la contredit. Épouses ou concubines, serviteurs ou
esclaves, les morts d'accompagnement ne sont pas offerts au défunt : ils
lui appartiennent et cette relation se continue après la mort. A fortiori
ne sont-ils pas offert à quelque divinité ou esprit : le défunt entend les
conserver, pour lui, et pour l'éternité des temps. Les motifs dont font
état nos sources - et pas seulement celles relatives aux Turco-Mongols -
ne sont pas religieux.
Gardons-nous pourtant de conclure que le sacrifice en contexte funéraire
ne pourrait exister. Une telle conclusion serait excessive. L'hypothèse
sacrificielle ne rend pas compte de la masse de nos données - ce que nous
avons appelé tout à l'heure les accompagnants "typiques" -, mais on ne
peut exclure que certains des individus mis à mort à l'occasion des
funérailles d'un autre ait pu constituer un sacrifice. Ni que certaines
cultures ait pu pratiquer une telle forme de sacrifice. C'est donc au
titre d'hypothèse particulière que nous envisageons le sacrifice en milieu
funéraire. Tout ce qui précède montre que pour l'étayer, il ne suffit pas
de constater que des individus ont été mis à mort : les occasions de mise
à mort dans une société sont innombrables (raisons pénales, torture et
massacre de prisonniers, etc.) sans que cela constitue des sacrifices.
Pour pouvoir parler de "sacrifice" en contexte funéraire, il faut donc des
arguments spéciaux. Des arguments difficiles et jamais complètement
probants.
Ainsi, pour reprendre le témoignage d'Hérodote : les victimes sous tumulus
ne sont certainement pas des sacrifiés, mais les cavaliers empaillés qui
tournent en une ronde immobile et macabre autour du kourgane en sont
peut-être. Il convient de relire le texte : ces cavaliers sont simplement
décrits comme des "gens de la maison du roi", des gens en quelque sorte
anonymes pris parmi les "autres", et on notera la différence avec ceux qui
ont été enterrés avec le défunt roi, décrits comme une des ses concubines,
son échanson, etc. Le lien avec le roi est différent dans les deux cas,
beaucoup moins intime (y compris dans leur résidence finale) dans le cas
des cavaliers. Peut-être n'étaient-ils pas du tout les serviteurs du
défunt souverain (tandis que les enterrés l'étaient visiblement),
peut-être ne sont-ils que ceux du successeur qui a donc bien pu les offrir
à son prédécesseur. On voit comment l'idée de sacrifice, inséparable de
celle d'offrande, commence à poindre. Mais il a pu s'agir d'un simple don
; pourquoi penser offrande ou sacrifice, c'est-à-dire contexte religieux ?
Il faut supposer que le défunt roi était en quelque sorte divinisé,
transformé en ancêtre - au sens du culte des ancêtres. Pourquoi pas [ 22] ? A
ces premiers arguments (qui sont tous relatifs à l'opposition entre les
gens enterrés à l'intérieur du tumulus et le cercle extérieur) s'ajoute le
plus suggestif : la pose tendue, sinon empalée, sur des piquets qui évoque
fortement le futur sacrifice des steppes de l'époque historique. Reste que
deux faits militent contre l'interprétation sacrificielle. Le premier est
qu'Hérodote ne s'exprime pas en termes de sacrifice. Le second, qui va
avec le premier, est qu'Hérodote ne mentionne aucune divinité à laquelle
ce sacrifice pourrait être offert. Cela va à l'encontre de toutes les
habitudes des auteurs grecs ou latins : quand ils parlent de sacrifice, à
plus forte raison de sacrifice humain, à propos des barbares ou plus
rarement chez les Grecs, ils disent toujours à qui le sacrifice est
adressé. Pour maintenir l'hypothèse sacrificielle pour les cavaliers, il
faut donc supposer qu'Hérodote n'a pas compris qu'il s'agissait d'un
sacrifice. Concluons donc prudemment que cette hypothèse est possible,
mais seulement possible.
Il n'est pas nécessaire de présenter une discussion à propos du cas unique
en domaine mongol des jeunes filles signalées par Rashid al-Din :
l'indication est trop laconique, le contexte manque, et s'ajoute encore à
l'encontre d'une interprétation en termes sacrificiels le fait que les
Mongols ne sont pas connus pour faire des sacrifices humains (tandis que
les Scythes en faisaient au dieu de la guerre selon Hérodote).
Conclusion et discussion (2) : comment le problème se pose en archéologie ?
Prouver l'existence d'un sacrifice humain en contexte funéraire est déjà
difficile lorsque nous disposons de documents ethno-historiques. Comment
le problème se pose-t-il en contexte purement archéologique ? Je pense que
la discussion devrait être conduite en distinguant - en tentant de
distinguer, car la chose n'est pas toujours possible - deux espaces au
sein de l'espace funéraire.
Le premier est le domaine du défunt : c'est un caveau fermé ou un ensemble
complexe de chambres mais qui forment toutes un lieu clos, qui a été clos
au moment des funérailles et qui n'est pas destiné à être réouvert. Au
sein de cet espace, si l'on rencontre la dépouille accompagnée de ses
armes, de ses chiens, de ses serviteurs, etc., il n'y a pas lieu de penser
"sacrifice" : le mort emporte avec lui les armes qui étaient les siennes,
les chiens qui étaient les siens et tout pareillement ses serviteurs. On
peut, pour ces objets, ces animaux ou ces gens, dire sans grande chance de
se tromper - je gagerais que le risque d'erreur n'est pas supérieur à 1% -
que ce sont des accompagnants, et nullement des offrandes ou des
sacrifiés.
Le second espace est tout ce qu'il y a autour, et qui n'est pas clos.
C'est la zone où l'on peut faire des offrandes au mort transformé en
ancêtre, où se tient le banquet funéraire (au moins dans les exemples
historiques que nous connaissons), la zone encore où peuvent avoir lieu
des sacrifices, humains ou pas. Cette périphérie qui fait partie du
contexte funéraire mais dont est exclue la zone nucléaire, celle où repose
le défunt avec ses choses, est par excellence le lieu d'échange généralisé
entre le défunt, les vivants, les dieux et les esprits : les vivants font
des dons au défunt, le défunt offre une partie de son troupeau pour que
l'on banquette à sa mémoire, on fait des sacrifices aux esprits pour que
le mort trouve son chemin vers quelque paradis, etc. Si on trouve un ou
plusieurs cadavres dans cette zone, on peut faire l'hypothèse - mais, sans
argument supplémentaire, elle n'a que 50% de chances d'être vraie - qu'ils
ont été sacrifiés.
Ce partage spatial entre le domaine du mort et la périphérie se présente
très différemment selon les cultures. Nous en évoquerons deux figures
possibles à titre d'exemples, cette liste n'étant en aucune façon
limitative.
La première configuration est celle que nous trouvons dans les steppes et
qui est remarquablement constante depuis les Scythes (et même avant)
jusqu'aux Turco-Mongols. Le défunt est enterré sous tumulus (ou en
hypogée, mais cela revient au même pour mon raisonnement), lequel tumulus
n'est pas normalement destiné à être à nouveau ouvert ; il n'y a pas non
plus d'entrée permanente. Chevaux, palefreniers, cuisinière et batterie de
cuisine, tout cela est enterré sous tumulus : c'est le domaine du mort. La
périphérie, ce sont les alentours immédiats du tumulus. C'est là qu'a lieu
le repas funéraire, ce dont nous avons quelques traces archéologiques
(comme à Tolstaïa Moguila) et plusieurs descriptions ethno-historiques.
Une telle périphérie non construite et non aménagée se prête mal à des
découvertes archéologiques : mais, si on retrouvait dans cette zone des
cadavres humains visiblement morts de mort violente, on pourrait penser à
un sacrifice. C'est le cas à Anyang, pour les grandes tombes royales de la
civilisation Shang. Tout autour des immenses hypogées, les archéologues
chinois ont retrouvé d'innombrables petites fosses contenant à chaque fois
quelques individus, le plus souvent mutilés : on en parle comme de "fosses
sacrificielles". L'interprétation comme telle est probable, bien que non
prouvée, et d'autant plus vraisemblable que nous savons par les
inscriptions sur os que la Chine de cette époque faisait un usage immodéré
du sacrifice humain.
La seconde configuration est celle qui permet de séparer au sein d'un même
ensemble architectural le monde clos du caveau (éventuellement avec
plusieurs chambres) et une entrée souterraine ou bâtie, une antichambre
(ou un dédale de plusieurs chambres communicantes), qui reste ouverte et
accessible aux vivants. Les tombes chinoises des périodes Shang et Zhou
ressortissent au modèle précédent, tumulus ou hypogées ; mais notre
nouvelle configuration est bien représentée par un type de tombe présent
dès la période Han où un long couloir mène à une dalle qui ferme la
chambre sépulcrale. C'est l'endroit où auront lieu les offrandes. On
évoquera pareillement la "fausse porte" en Egypte, qui joue le même rôle
que la dalle chinoise. Ces portes qui ne sont pas destinées à être
ouvertes séparent assurément le domaine du mort de ce que nous avons
appelé la périphérie, quoiqu'ici elle soit interne au monument funéraire.
Si l'on retrouvait des cadavres humains à l'extérieur de ces portes, parmi
les offrandes, on pourrait argumenter qu'il s'agit de sacrifiés. Ce n'est
le cas ni en Chine (pour la période que nous envisageons) ni en Égypte
(pays pour lequel la question de l'accompagnement ne se pose que dans les
premières dynasties, mais d'une tout autre façon), mais on voit bien que
le problème est général puisque le modèle que nous avons décrit se
rencontre dans maintes civilisations.
Le repérage de deux espaces funéraires distincts permet de poser des
questions, sans plus. Reste aussi qu'il peut exister un gradation
insensible entre l'intérieur (le domaine propre du mort) et l'extérieur
(la périphérie). C'est le cas à Anyang, où les rampes qui descendent vers
le caveau sont remplis de cadavres visiblement tués sur place. Leur
position est intermédiaire. Pour ceux de l'extérieur, ceux des petites
fosses dites "sacrificielles", l'hypothèse d'un sacrifice est
vraisemblable. Pour ceux de l'intérieur, ceux qui sont couchés tout près
du souverain dans la grande chambre centrale, les plus proches étant
d'ailleurs somptueusement parés, l'hypothèse sacrificielle nous semble
exclue : ce sont très certainement des suivants, domestiques ou grands
serviteurs de l'État, des proches du souverain et sans doute liés à lui de
façon personnelle, qui l'accompagnent. Mais que dire de ceux dans les
rampes ? Qu'ils sont peut-être des gens sacrifiés au tombeau, pour que la
fermeture soit effective, dans un rituel analogue aux sacrifices de
fondation ou aux rites de seuil. A moins qu'ils ne soient des
accompagnants de très bas niveau. L'interprétation, ici, hésite et il faut
souligner que cette hésitation est une bonne chose, qu'elle ouvre sur un
questionnement plus riche que ne le ferait l'apposition du label simple et
non problématisé de "sacrifice".
Encore une remarque de méthode, pour finir. On suppose ordinairement que
tous les gens tués dans un contexte funéraire ont été enterrés sur place.
Ce n'est pas le cas. On peut, à l'encontre de cette idées, citer plusieurs
exemples bien documentés. Le premier est celui de l'Afrique noire au sud
du Sahara : une partie des esclaves tués à la mort d'un maître est déposée
au fond de la tombe et, pour une autre partie, on jette les cadavres dans
la forêt. Il en va de même au Michoacán (royaume indépendant à l'ouest des
Aztèques) ou pour les Natchez : les accompagnants, volontaires en
principe, ne sont pas enterrés (ou brûlés) avec le cadavre du souverain.
Sur la Côte nord-ouest américaine, qui a pratiqué jusque vers le milieu du
XIXe siècle l'accompagnement par des esclaves (esclaves autochtones,
l'esclavage étant très important dans cette région), on jetait les
cadavres des accompagnants à la mer. N'allons donc pas conclure, du simple
fait que des cadavres se retrouvent en périphérie funéraire, que ce serait
en soi une donnée en faveur de l'interprétation sacrificielle. C'est
plutôt que les pratiques funéraires sont complexes, et les idées que les
peuples se forment sur ces pratiques plus encore : mourir sur la tombe, ce
n'est pas être enterré dans la tombe, et pour bien accompagner son maître
défunt, il peut suffire de l'accompagner en esprit.
Références citées
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and the russian acquisitions on the confines of India and China. Londres :
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- Berndt, R.M. & C.H. 1964 The world of the first Australians. Londres :
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- Boyle, J. A. 1965 A form of horse sacrifice amongst the 13th and 14th
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J. A. 1977 The mongol world empire 1206-1370. Londres : Variorum Reprints
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- Boyle, J. A. 1974 The thirteenth-century mongol's conception of the
after-life ; the evidence of their funerary practices. Mongolian Studies 1
: 5-14 [reproduit in Boyle, J. A. 1977 The mongol world empire 1206-1370.
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altaïques [trad. du finnois, puis de l'allemand]. Paris : Gallimard.
- Hérodote 1960 [1932-1954] Histoires [Traduction de Ph.-E. Legrand en 11
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tribu sud-africaine (2 vols.) [trad. de l'angl.]. Paris : Payot.
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University of Toronto Press.
- Rashid al-Din 1971 The successors of Genghis Khan [trad. du persan par J.
A. Boyle]. New York : Columbia University Press.
- Roux, J.-P. 1963 La mort chez les peuples altaïques anciens et médiévaux
d'après les documents écrits. Paris : Adrien-Maisonneuve.
- Roux, J.-P. 1966 Faune et flore sacrées dans les sociétés altaïques. Paris
: Adrien-Maisonneuve.
- Roux, J.-P. 1984 La religion des Turcs et des Mongols. Paris : Payot.
- Schiltz, V. 1994 Les Scythes et les nomades de la steppe, VIIIe siècle
avant J.-C.-1er siècle après J.-C. Paris : Gallimard.
- Smith, E.W. & A.M. Dale 1920 The Ila-speaking peoples of northern Rhodesia
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- Testart, A. 1992 De la nécessité d'être initié: Rites d'Australie. Paris :
Société d'Ethnologie (Université Paris-X-Nanterre).
- Testart, A. 2001 Deux politiques funéraires. Trabalhos de Antropologia e
Etnologia 41 (3-4) : 45-66.
NOTES :
[ 1] Texte écrit d'une conférence prononcée à Toulouse le 15 mars 2002. Les
données et arguments sont extraits du livre 2004 La servitude volontaire
(2 vols.) : I, Les morts d’accompagnement ; II, L’origine de l’Etat. Paris
: Errance. Seule la conclusion finale ne figure pas dans cet ouvrage.
[ 2] Le choix de n'importe quelle autre aire culturelle conduirait à la
même conclusion, pourvu que nous disposions de bonnes données
ethnographiques ou historiques sur le contexte social, culturel et
religieux (ce qui n'est jamais le cas dans des exemples connus uniquement
par l'archéologie).
[3] En négligeant une indication contenue dans un texte mésopotamien.
[ 4] Sauf mention contraire, toutes ces citations sont tirées de l'ouvrage
de Jean-Paul Roux (1963 : 170-172), La mort chez les peuples altaïques,
qui constitue ici notre ouvrage de référence (voir aussi Roux 1984 : 273).
[ 5] D'après la traduction de Boyle 1963 : 204.
[ 6] D'après la traduction de Boyle 1965 : 145.
[ 7] Boyle (1974 : 12, n. 7), lui-même traducteur de l'ouvrage de Rashid
al-Din (1971 : 31).
[ 8] De leur vrai nom, les Qiptchaq. L'appellation de Comans ou Coumans
sous laquelle ils sont connus dans les sources occidentales leur vient de
ce que les Byzantins les appelaient les Komanoi ; c'est encore ce même
peuple que les Russes ont appelé les Polovstsy. Après l'élimination des
Oghouz vers 1065, les Comans ou Qiptchaq restèrent seuls maîtres de la
steppe russe jusqu'à l'arrivée des Mongols. Ils furent suffisamment
puissants pour mettre à sac Kiev en 1204. A l'époque où Joinville écrit,
ils sont sous domination mongole : le royaume gengiskhanide fondé en
Russie leur fit pourtant honneur puisqu'il prit la dénomination de khanat
de Qiptchaq (Grousset 1964 : 241-242).
[ 9] Jean de Joinville dans son Histoire de Saint Louis (§§ 497, 498 de
l'édition de N. de Wailly), cité par Gadd 1960 : 57.
[ 10] Grand voyageur qui parcourut dans les années 1840 ce que l'on
appelait alors la Tartarie (la Mongolie intérieure) avant de rejoindre le
Tibet : son témoignage sur la pratique de l'accompagnement est un des
derniers, mais il est aussi sujet à caution.
[ 11] L'idée selon laquelle les morts d'accompagnement seraient des gens
sacrifiés est si bien ancrée dans les esprits que l'on ne se donne même
pas la peine de la démontrer. Ainsi Hartog (1980 : 164), après avoir
rappelé que selon Hérodote le sacrifice se ferait chez les Scythes par
strangulation, conclut à propos des mises à mort pratiquées à la mort du
roi : " L'action qu'accomplissent les Scythes sur la tombe de leur roi est
donc un sacrifice" (mes italiques). Le raisonnement est curieux. Autant
soutenir qu'un meurtre crapuleux serait un sacrifice du seul fait qu'il a
été perpétré au moyen d'un couteau au sein d'une population qui pratique
le sacrifice au couteau.
[ 12] Cette mise au point est parallèle à celle que nous faisions à propos
de l'expression d'"offrande funéraire" dans un article récent (Testart
2001 : 46-47) : " On ne sait quelle mauvaise habitude fait si souvent
dénommer « offrandes funéraires » tout ce que l'on retrouve dans la tombe,
objet inanimé ou restes animaux. Une offrande est par définition quelque
chose que l'on offre et qui, par conséquent, n'appartenait pas à celui à
qui on l'offre. Aussi est-il totalement incongru de parler « d'offrande »
à propos de tout ce qui a visiblement appartenu au défunt et qu'il emporte
avec lui dans l'au-delà : ainsi, chez les Aborigènes australiens, le
propulseur régulièrement enterré ou brûlé avec le mort parce que c'est son
propulseur, chez les guerriers Francs, l'épée déposée dans la tombe parce
que ce fut son épée, ou encore chez les Indiens des Plaines, le cheval
abattu après la mort de son maître parce que ce fut son cheval préféré.
Plus encore, parler d'offrande dans de tels cas, c'est se méprendre
complètement sur le sens - pourtant évident - de la coutume : il est celui
d'un accompagnement, au sens où l'on parle de « morts d'accompagnement »
(tous ceux qui doivent suivre le défunt dans la mort : femmes, chevaux,
esclaves). Si l'épée, l'outil, la meule dans certains cas, doivent être
déposés avec le cadavre, c'est en raison d'un lien personnel, en raison
d'une certaine intimité qui existait entre la chose et le défunt. Et on ne
détecte nulle idée d'offrande dans les cas que je viens d'évoquer. Pour
décrire ces phénomènes de façon générale, et sans préjuger des
significations particulières qu'ils peuvent avoir dans telle ou telle
culture, j'emploierai donc le terme neutre de dépôt. Cela aura au moins le
mérite de faire ressortir les cas - lorsque nous pouvons trancher,
c'est-à-dire pour des données ethnographiques ou historiques - dans
lesquels existe effectivement une offrande. Cela aura également le mérite
- à propos de cas dans lesquels, a priori, on ne sait rien, c'est-à-dire
pour la plus grande part des cas archéologiques - de nous obliger à poser
la question : a-t-on des raisons de penser qu'il s'agit d'offrande ?"
[ 13] Roux, dans son ouvrage Faune ... (1966 : 196) et dans ses ouvrages
suivants (1984). Dans le premier, relatif à La mort chez les peuples
altaïques ... (1963 : 170 sq.), il en parle encore comme de "sacrifices
humains".
[ 14] Roux 1984 : 242.
[ 15] Chez les Koryak, par exemple (Lot-Falck 1953 : 74 sq., illustration
planche IV).
[ 16] Cité par Roux 1963 : 173.
[ 17] Peut-être aux divinités du Ciel (aux Tengri des Mongols), mais
peut-être aussi à d'autres divinités, peut-être aux ancêtres.
[ 18] Un article de Boyle (1965) est entièrement consacré à cette question
; Roux (1966 : 196, 201) est tout à fait explicite. Dans son livre
précédent, ce même auteur (Roux 1963 : 173) a tort - même si cette erreur
l'honore - de voir dans Atkinson (1860 : 62-65) un lointain précurseur de
cette distinction : la description que fournit ce voyageur des funérailles
d'un sultan des Kirghizes est sans aucun doute remarquable par sa
précision (dix chevaux tués pour le banquet funéraire avant l'enterrement,
deux enterrés avec le sultan, puis cent à nouveau pour un nouveau banquet)
mais il n'en tire aucune conclusion théorique, pas plus que ne le faisait
un auteur médiéval comme Plan Carpin qui avait tout aussi bien observé
cette distinction.
[ 19] Testart op. cit.
[ 20] Nombreuses références sur ce sujet que j'ai tenté de présenter dans Testart 1992 : 208 sq.
[ 21] Berndt et Berndt 1964 : 394 sq.
[ 22] Je dis "pourquoi pas ?", c'est-à-dire que j'admets la chose, pour
couper court aux discussions sans fin et qu'affectionne tant
l'anthropologie sur le caractère "sacré", "divin", etc., des rois. En ce
qui concerne les rois scythes, ce caractère me paraît néanmoins loin
d'être prouvé.
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