Des créances impersonnelles, des éléphants non dénombrables, et de l’usage des bibliothèques

 

Réponse à Clarisse Herrenschmidt[1]

 

 

 

 

 

Parmi les innombrables reproches dont m’accable ma collègue Clarisse Herrenschmidt, au cours d’un compte rendu échevelé marqué par plus de points d’exclamations que de réflexions sensées, il y a celui-ci (p. 5) :

« …il [c’est-à-dire moi-même, Alain Testart] pense qu’"une créance est toujours une créance sur une personne particulière" »

Effectivement, c’est ce que je pensais au moment de la rédaction de mon essai, c’est ce que je persiste à penser aujourd’hui, et je pense au surplus qu’il est impossible de concevoir une créance autrement. Une créance impersonnelle est un non sens au même titre qu’un cercle carré, pour la raison très simple qu’une créance étant un droit en vertu duquel son détenteur peut exiger quelque chose (son remboursement, si c’est une créance monétaire) de quelqu’un, il faut bien que ce quelqu’un soit déterminé. Je ne prétends d’ailleurs à aucune originalité sur ce point puisque c’est ce que disent les sciences juridiques depuis toujours : une créance est un droit « personnel », c’est-à-dire un droit d’une personne sur une autre (personne physique ou personne morale, peu importe). Mais Clarisse Herrenschmidt en juge autrement et écrit que cela n’est vrai que dans les sociétés sans monnaie, alors que :

« c’est faux pour le porteur d’un billet de 20 euros qui a une créance sur la Banque de l’Union européenne »

Je propose donc à Clarisse Herrenschmidt de prendre un billet de 20 euros et d’aller trouver la Banque de l’Union européenne pour lui demander de bien vouloir lui rembourser la créance qu’elle croit avoir sur elle. Ils lui riront au nez. Pour deux raisons. D’abord, pour une raison de pure logique : qu’est-ce qu’ils pourraient bien lui donner à la place du billet de 20 euros, sinon un autre billet de 20 euros[2] ? Ensuite, pour une raison légale. Le billet de banque en Occident, quand il apparaît en France au XVIIIe siècle, est effectivement une créance parce que la monnaie est dans un régime étalon-or et parce que le billet, chose nouvelle à l’époque, est garanti par un poids d’or correspondant : tout détenteur d’un billet a alors le droit reconnu par l’État d’aller à la Banque centrale changer son billet contre le poids d’or correspondant. C’est en gros ce qui a fonctionné pendant le XIXe siècle. Mais cette convertibilité a été supprimée dans la première moitié du XXe siècle, alors même que la monnaie continuait à être en régime étalon-or : dès ce moment, le billet de banque cessa d’être une créance. Ensuite, la suppression de toute référence à l’or, et enfin de tout étalon, n’a fait qu’ajouter à cette impossibilité légale une impossibilité de fait.

J’en conclus que ma collègue Clarisse Herrenschmidt ignore tout des données les plus élémentaires de l’histoire monétaire, comme elle ignore toute logique – nonobstant les maintes invocations à la « logique » dont elle parsème son texte. Elle ignore également ce que dit le livre dont elle est censée faire le compte rendu, puisque je consacre plusieurs pages (pp. 49-51) à la réfutation de l’idée que la monnaie serait une créance, idée jadis présentée par F. Bastiat et J. Schumpeter. Elle ne les lit pas, n’en rend pas compte, au point qu’elle m’oppose, précisément, une citation du même Schumpeter qu’elle exhibe triomphalement sans mentionner dans mon texte la page entière (p. 50) que je consacre à la réfutation de cet économiste, certes célèbre, mais dont on n’est pas obligé de partager toutes les thèses.

Le procédé, qui consiste pour Clarisse Herrenschmidt à s’attribuer la découverte d’idées qui sont déjà dans le livre qu’elle critique, se retrouve ailleurs, par exemple p. 4 :

« Ce caractère fondamental de la monnaie comme "bien" fait qu’elle ne peut être un signe (c’est moi qui l’ajoute). »

Cette petite mention finale, « c’est moi qui l’ajoute », c’est-à-dire Clarisse Herrenschmidt, n’aura pas manqué de frapper le lecteur : je n’aurais pas réussi à dégager moi-même toutes les implications de ma thèse de la monnaie comme bien, c’est celle qui se charge de faire ma critique « qui l’ajoute ». C’est qu’en réalité, les choses sont un petit peu plus compliquées que ne se l’imagine Clarisse Herrenschmidt. On peut très bien soutenir que la monnaie est un signe, tout en reconnaissant en elle un bien : le point clef – et ce l’est pour tous les tenants de la monnaie comme signe – est alors que la monnaie est un bien sans valeur – sans valeur d’échange, évidemment, la valeur d’usage de la monnaie consistant en ses différentes fonctions. C’est pourquoi la discussion de la question de la valeur de la monnaie est fondamentale dans une discussion de la théorie du signe : c’est elle que je mets au centre de ma réfutation de la théorie de la monnaie comme signe, à laquelle je consacre quatre pages (pp. 17-20) – ce dont Clarisse Herrenschmidt ne souffle mot, probablement parce que la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange lui échappe.

Le texte est émaillé de faussetés. Je n’ai jamais écrit nulle part, ni p. 46 ni p. 51, comme Clarisse Herrenschmidt le prétend, que « la monnaie est acquittement d’une dette ». L’expression n’a pas de sens : tout au plus pourrait-on dire que la monnaie sert à l’acquittement d’une dette, mais elle n’est pas acquittement d’une dette. Et ce qu’elle présente comme une affirmation générale de ma part n’est qu’une appréciation d’une fonction particulière de la seule monnaie primitive.

Quelques pages plus loin, Clarisse Herrenschmidt annonce qu’elle va considérer les choses « de plus haut » (p. 6) pour faire « quelques remarques rapides ». On s’attend au pire, et effectivement le lecteur ne sera pas déçu. Voici la première de ces « remarques rapides » :

« Primo, il [moi, Alain Testart] oublie [...] que la monnaie a un caractère dénombrable – j’entends par là qu’elle ne consiste jamais en maisons ou en éléphants, mais plutôt en cauris, coquillages, ceintures tressées, grains d’orge, bouts d’argent, pièces, sapèques, billets ou chiffres écrits, objets dénombrables, pesables ou écrivant le dénombrement. »

On comprendrait difficilement cet étrange reproche (comment, dans une société où l’on passe son temps à compter son argent, pourrait-on oublier le caractère dénombrable de l’argent ?) si la suite de la phrase ne démontrait que ma collègue Clarisse Herrenschmidt ignore le sens des mots qu’elle emploie. Le terme « dénombrable » n’a en effet qu’un seul sens en français et est tout à fait dépourvu d’ambiguïté : il signifie « susceptible d’être dénombré, c’est-à-dire compté », ou encore « dont la quantité peut être exprimée au moyen d’un nombre ». Et, n’en déplaise à Clarisse Herrenschmidt, les éléphants sont aussi dénombrables que les plumes ou les pièces de monnaie. Peut-être ma critique a-t-elle voulu dire – on en est toujours réduit, pour les gens qui n’emploient pas les mots justes, à imaginer ce qu’ils ont bien pu vouloir dire – que la monnaie était généralement constituée de choses matérielles divisibles, car les grains d’orge ou les bouts d’argent sont évidemment plus facilement divisibles que les éléphants, et parce que cette notion de divisibilité rend compte de l’opposition qu’elle fait entre les éléphants et les autres biens. Mais c’est là une propriété bien connue, mentionnée dans tous les manuels d’économie politique, et déjà signalée par Adam Smith : je ne l’ « oublie » pas, j’y fais explicitement référence à la p. 24 de mon essai, en la nommant par son nom (et non par celui, absurde, de « dénombrabilité »).

Il se trouve ensuite que l’affirmation, assénée comme une évidence, selon laquelle la monnaie  « ne consiste jamais en maisons ou en éléphants » est tout simplement fausse. Dans les sociétés précoloniales d’Océanie, d’Amérique ou même d’Afrique, la monnaie consistait précisément, et exclusivement, en grosses unités : peut-être pas en « éléphants », mais en porcs entiers, en colliers ou en enfilades de coquillages qui n’avaient de valeur qu’entiers, en bovins vivants et donc tout aussi entiers, etc. La monnaie primitive n’est pas divisible comme l’est la monnaie métallique, et c’est là une de ses grandes caractéristiques, une des plus connues d’ailleurs. Clarisse Herrenschmidt l’ignore, et a dû sauter le passage où j’en parle dans l’introduction générale à la p. 7.

Après la double bévue par laquelle s’annonce la première des « remarques rapides » venant « de plus haut », la suite est à l’avenant. Ce que j’avais « oublié » (on se souvient que c’est le caractère dénombrable de la monnaie), je le réintroduis subrepticement dans mes raisonnements qui impliquent – c’est là la grande découverte de Clarisse Herrenschmidt – qu’il y ait du dénombrable dans la monnaie. Elle conclut ce développement par : « Chassez quantité, nombre et dénombrement par la porte, ils reviennent par la fenêtre. » Personnellement, je ne sais pas où sont la fenêtre et la porte en ce qui concerne la monnaie, mais je vois que, dans tous les rapports ethnographiques, lorsque les gens n’utilisent pas la monnaie et procèdent donc à un troc, ils n’échangent pas entre eux des quantités indéterminées de biens : ils échangent par exemple un nombre déterminé de coquillages contre un nombre tout aussi déterminé de porcs. L’idée de Clarisse Herrenschmidt comme quoi le dénombrement serait caractéristique de la monnaie est absurde : le dénombrement existe déjà dans le troc.

Je m’abstiendrai de commenter les autres « remarques rapides », qui sont du même acabit. Le plus cocasse est le traitement bibliographique. Clarisse Herrenschmidt, dans sa note de bas de page 5, écrit : « Testart nous dit [qu’un de ses développements est] inspiré par Hawtrey (1919) et Dalton (1965). » J’aime beaucoup le « nous dit » : je dis cela, mais on n’est pas obligé de me croire. Ce n’est pas vérifié. Du moins, Clarisse Herrenschmidt n’a pas pu vérifier mes dires et le lecteur devrait rester sur ses gardes (n’est-il pas écrit ailleurs, p. 4, que « le lecteur doit [en me lisant] rester très attentif »). Et pourquoi ma collègue n’a-t-elle pas pu vérifier mes dires ? Parce qu’elle « ne connaît pas l’œuvre de Hawtrey » (ses propres mots). Je me permettrais de lui conseiller de le faire, au moins en ce qui concerne son livre La circulation monétaire et le crédit, car, pour quelqu’un qui prétend écrire sur la monnaie, cela pourrait lui être utile. Quant à Dalton 1965, elle avoue qu’elle « n’a pas pu trouver le livre de Dalton ». C’est normal, ce n’est pas un livre : c’est un article – et la première chose que l’on apprend quand on fait une recherche  bibliographique, généralement au tout début de ses études, c’est de distinguer entre livre et article. C’est un article dans une des plus grandes revues d’anthropologie : dans American Anthropologist. Il était donc très facile à trouver. Il l’était d’autant plus pour Clarisse Herrenschmidt qu’elle appartient au Laboratoire d’anthropologie sociale où cette revue est entièrement disponible, en accès libre, dans la bibliothèque. La prochaine fois que je l’y rencontrerai, je me ferai un plaisir de lui indiquer où il se trouve.



[1]     A propos du compte rendu de mon livre Testart, A. (éd.) 2001 Aux origines de la monnaie. Paris : Errance, 144 p., compte rendu paru dans Techniques et Cultures *, et disponible sous forme informatique en http://tc.revues.org/document137.html. Les pages du compte rendu que je mentionne sont celles de la version informatique.

[2]     Un petit malin dirait peut-être que l’on peut échanger ce billet contre deux billets de 10 euros, mais cela ne change rien au problème : le billet de banque n’est pas une créance parce qu’on ne peut pas en réaliser la valeur, tout au plus peut changer un billet contre d’autres billets.